« Mais qu'est-ce que tu veux faire, il me demande, en me voyant murée dans ma méchante humeur et ma mauvaise foi, qu'est-ce que tu veux faire de ta vie ?
J'ai envie de rien, ce jour-là, ni de l'entendre ni de pas l'entendre, ni d'être tranquille ni de ne pas être tranquille, peut-être juste d'être là et de fumer une cigarette, en tout cas pas de savoir à quoi va ressembler la vie et comment je vois l'avenir, parce qu'on en arrive toujours à ça avec lui et que là, maintenant, ça me donne envie de vomir, non, de dormir. » p40
« Alors je te quitte, je lui réponds.
-Quoi ?
-Je te quitte je te quitte je te quitte.
-Tu es folle, Louise, tu es folle.
-Va-t'en.
-Non, certainement pas. Je ne te laisserai pas dans cet état.
-Mais quel état, y a pas d'état, c'est mon état, je veux être seule, tu peux comprendre ? seule seule seule seule seule !
-Et pour quoi faire, on peut savoir ?
-Rien ! pour rien faire, surtout rien !
-Ecris alors ! Ou fais un collage, un film, une chanson, fais quelque chose de tout ça, ça t'aura au moins servi à ça.
-Mais tu m'énerves avec ton enthousiasme, tu vois toujours le bon côté des choses, moi j'ai pas de bon côté, c'est ça que t'as pas saisi, je veux être seule, rien attendre, rien espérer, dormir fumer des clopes manger hiberner, ne pas penser, ne pas réfléchir, laver par terre avec des lingettes Cif, jouer à Dinosaurland sur mon ordinateur, lire des vieux Elle, des vieux 20 ans, des romans que je connais par c½ur, souligner toujours les mêmes phrases, regarder la télé, boire du lait, manger du pain trempé de thé et danser, danse toute seule parce que devant les autres je peux pas, c'est comme une partouze, c'est répugnant, ne pas pleurer, ne pas rire, me faire masser, être caressée, sans réciprocité, inerte, le plus inerte possible sous les doigts de la masseuse que je paie pour cet abandon-là, ronronner, m'endormir ! » p43-44
« -Arrête Louise, t'es pas drôle maintenant.
-Je sais que je suis pas drôle, je te quitte.
-Non, tu ne me quittes pas.
-Si.
-Non. Je t'aime.
-C'est nul de dire ça, c'est la phrase la plus bête de monde. Moi je ne t'aime pas, je ne t'aimerai jamais, je n'aimerai plus jamais personne.
-Il t'a bousillée, Adrien.
-Ca ne te regarde pas.
-Ca me regarde. Parce que je t'aime.
-Non tu ne m'aimes pas, je ne veux pas que tu m'aimes, j'ai le c½ur tout sec, moi, tout rassis.
-Je vais l'arroser, ton c½ur. Je vais l'arroser, tu vas voir. Viens, viens prés de moi, là, voilà...
-J'étais une fille formidable, moi, avant. Mais là, là, là...
-Là quoi ?
-Là, je te gâche.
-C'est lui qui t'a gâchée. Tu vas m'aimer, tu vas voir.
-Je suis fatiguée.
-Mais non t'es pas fatiguée.
-Dis-moi quelque chose de gentil...
-Je te le dis.
-Merci, oh, merci, j'en peux plus.
C'est comme ça qu'on ne s'est pas quittés. Ca fait deux ans maintenant. » p44-45
« Il me disait, quand on s'aimait, un jour tu me quitteras. Ca me faisait rire, c'était absurde, je répondais non je ne te quitterai pas. Si, tu me quitteras, tu me quitteras parce que tu es une reine et que moi j'ai le cul en plomb, tu te fous de tout, de ce qu'on dit de toi et de ce qu'on pense, de plaire et de déplaire, tu n'as pas besoin de moi, tu n'as besoin de personne, tu es forte, plus forte que moi en fait. Je riais, ça me faisait hurler de rire, plus forte que lui, besoin de personne, quelle blague. Mais lui, obstiné, répétait tu me quitteras un jour, j'en suis sûr, mais je suis sûr aussi que personne ne t'aimera jamais comme moi. Ah, et pourquoi ? Parce que. Parce que quoi ? Parce que c'est comme ça, je te connais pas c½ur, je t'aime par c½ur, personne jamais t'aimera par c½ur comme moi. Je pensais qu'il avait tort. C'est loin, je m'en souviens mal, mais je crois que je pensais qu'il avait tort, qu'on ne se quitterait jamais, il était toute ma vie, je n'allais pas quitter ma vie, il disait ça pour se faire peur, pour me faire du mal, mais ça ne me faisait pas mal, c'était imaginer une couleur qui n'existe pas, je n'y arrivais pas. » p58-59
« On se taisait, il y avait trop à dire, on s'entendait si bien quand on ne se disait rien, c'est dans le silence qu'on s'entendait le mieux, finalement.
Dans le silence maintenant, je n'entends rien. Ca cogne dans ma tête, mais je n'entends plus rien. S'allonger, allonger une jambe, laisser l'autre la rejoindre, ne plus bouger, tu vois, on était comme ça, comme deux jambes, deux doigts, deux jumeaux, deux inséparables [...] » p60
« J'attends que le goût vienne, ou revienne, comme un appétit perdu, ou le sommeil pour un insomniaque. » p71
« Mais peut-être qu'on est mieux toute seule ?
Oui, on peut dormir en travers du lit, manger des biscottes toute la nuit, écouter la même chanson en boucle cent fois de suite, mais alors plus de caresses, plus de câlins, non, on est sûrement pas mieux, étendre le bras dans le grand lit et ne trouver personne, même pas quelqu'un qui m'énerve, même pas quelqu'un qui me dégoûte, personne, non, ce n'est sûrement pas mieux, moi j'ai besoin qu'on s'occupe de moi, qu'on m'aime ou qu'on me dégoûte ou qu'on m'énerve ou qu'on me fasse rire, mais aussi qu'on me laisse tranquille, de quoi j'ai plus besoin, qu'on s'occupe de moi ou qu'on me laisse tranquille ? » p89
« Tu t'attendais à quoi ? je lui ai dit. Tu crois que ça va être facile de me quitter ? Tu crois que je vais te laisser faire comme ça ? J'ai lancé le cadre par terre, le verre s'est brisé mais comme c'était pas assez j'ai bondi du lit et j'ai déchiré la photo, celle qu'il prétendait tant aimer, la photo de nous deux en mariés, beaux et légèrement ridicules, il y avait tant de monde qu'on ne connaissait pas à notre mariage qu'on est partis avant la fin.
Il a eu l'air triste, plus de la photo déchirée que du fait de me quitter. Il a toujours été fou avec les photos. Parfois je me disais qu'il n'aimait les choses de la vie que pour les voir un jour en photo. Moi c'est le contraire, rien ne me fait plus peur qu'une photo, rien ne me semble plus faux-cul qu'une belle photo de bonheur avec toute la quantité de malheur qu'elle promet, qu'elle contient, mais sans le dire, en cachant bien son jeu. Je ne savais pas encore que c'était la meilleure chose qui puisse m'arriver, qu'il me quitte. Comment j'aurais pu le savoir ? Il était toute ma vie, sans lui je n'existais pas. » p151-152
« C'était marrant quand j'aimais tout de toi, toi en bloc, tes faiblesses, tes défauts, je les aimais aussi tes défauts, et j'aimais quand on discutait, j'aimais avoir tort contre toi, et raison avec toi, et t'embrasser, et te couper la parole pour te lancer oh là là tu as la peau douce, et jouer au bébé, et jouer à l'adulte, et mettre un doigt dans ta bouche quand tu parlais pour t'énerver un peu, toucher tes dents, te retrousser le nez, te malmener, je t'appartenais, tu m'appartenais, tu le sais bien qu'on était comme ça. » p166
« Je t'emmerde. J'ai envie, cette fois, de te dire : arrête je t'emmerde. Mais, même pour ça, on est plus assez proches. Je pouvais t'insulter, avant, puisque je pouvais t'aimer. Mais je ne vais pas t'insulter, comme ça, tout net, sans contrepartie d'amour. » p167
« La vie c'est le mouvement, c'est la danse, c'est aller du chaud au froid, sans transition, sans passer par le tiède. La vie c'est parfois le chaud et le froid en même temps, mais c'est jamais le tiède. » p180
« [...] si c'était moi la fille à côté de toi je te chanterais des chansons, je jouerais avec ton visage comme j'ai toujours aimé le faire, te lever un sourcil avec mon pouce, regarder le résultat, recommencer avec l'autre, te tirer la lèvre vers le bas, appuyer sur la narine, pincer la joue et hurler de rire, tu te laissais faire, tu te laisserais de nouveau faire, ton visage sous mes doigts comme de la pâte à modeler, tu te laissais malmener, tu savais que même grimaçant je t'aimais, tu savais que même le nez de travers, et la lèvre sur le nez, et un ½il plus bas que l'autre, je t'aimerais à la folie et toujours, ça ne t'agaçait pas, ça t'amusait, tu me dirais attention quand même je conduis, personne conduit mieux que moi d'accord mais faut pas non plus tenter le diable, je bouderais cinq minutes, je recommencerais, on rerirait, j'imagine ton profil d'enfant riant, le bourgeon de ton nez, tes lèvres étirées par un rire qui n'en finit pas, le balancement de ton visage comme monté sur ressort, c'est tout ça que j'imagine, c'est tout ça qui m'aurait plu, et aussi les vitres ouvertes, et le vent qui gonfle ta chemise, et les yeux défaits par la vitesse, j'aurais la carte routière sur les genoux, et s'envolerait, je n'ai jamais su lire les cartes routières de tout façon, peut-être que j'aurais appris, peut-être pas, c'est par là, oh non, prenons plutôt par ici, j'aurais fini par balancer la carte par la fenêtre et toi, pour te venger, comme le jour où tu avais jeté par le vasistas de notre chambre, au septième étage, tout tes disques de ce chanteur que je trouvais mignon et dont tu étais jaloux, tu aurais lâché l'accélérateur une seconde pour écrabouiller mon paquet de cigarettes, tu vois, Adrien chéri, je n'arrive pas à nous imaginer autrement que nous chamaillant comme des enfants, on était des enfants, c'est peut-être pour ça que c'est bien, finalement, que tu sois parti. » p210-211
Extrait de 'Rien de grave' de Justine Levy.
J'ai pleuré du début à la fin mais qu'est-ce que j'ai adoré ce livre..